Peut-on changer le titre d'une œuvre pour la rendre “acceptable” aujourd'hui ?
Certaines œuvres de Médard Bourgault portent des titres qui, lus aujourd'hui, peuvent provoquer une réaction. La naissance d'une race. L'ébauche d'une race. Le mot « race » accroche. C'est un fait réel, et il serait naïf de l'ignorer.
Mais la réaction que provoque un mot en 2025 ne dit rien sur ce que ce mot signifiait en 1930.
À l'époque de Médard Bourgault, l'expression « race canadienne-française » désignait un peuple, une continuité culturelle, une identité collective. Ce n'était pas un vocabulaire racial au sens contemporain du terme — c'était le vocabulaire ordinaire du nationalisme canadien-français de l'époque, utilisé par les écrivains, les curés, les politiciens, les journaux. Changer le titre d'une œuvre pour effacer ce mot, c'est substituer notre sensibilité à la réalité historique. Ce n'est pas une correction. C'est une falsification.
Un titre n'est pas une étiquette
Un titre n'est pas un élément secondaire qu'on peut ajuster sans conséquence. Il fait partie de l'œuvre au même titre que sa forme, son matériau, sa date. Il documente l'intention du créateur, son époque, son vocabulaire. Les historiens de l'art, les archivistes et les institutions muséales le traitent comme une donnée primaire — pas comme un texte promotionnel qu'on révise selon les circonstances.
Modifier un titre, ce n'est pas expliquer une œuvre. C'est en altérer le sens. L'œuvre qu'on consultera dans cinquante ans ne sera plus tout à fait celle que Médard Bourgault a créée — elle sera une version corrigée par des gens qui trouvaient l'original inconfortable.
Ce qu'on risque vraiment
L'argument le plus solide contre la modification des titres n'est pas moral — il est pratique.
Si on accepte le principe que les titres peuvent être changés quand ils dérangent, on n'a plus aucun critère stable pour décider où s'arrêter. Ce qui dérange aujourd'hui sera modifié. Ce qui dérangera demain le sera à son tour. Dans dix ans, dans vingt ans, d'autres sensibilités prévaudront — et elles s'appliqueront aux mêmes œuvres, avec la même logique. Le résultat n'est pas un patrimoine préservé. C'est un patrimoine en révision permanente, qui finit par ne plus refléter l'époque où il a été créé, mais les préoccupations successives des époques qui lui ont succédé.
C'est exactement l'opposé de ce que fait la conservation.
La solution existe déjà
Il ne s'agit pas de choisir entre préserver et expliquer. On peut faire les deux. Les institutions sérieuses le font constamment : elles maintiennent l'œuvre dans son état d'origine et elles fournissent le contexte nécessaire pour la comprendre. Un cartel, une note d'interprétation, un guide de visite — ce sont les outils qui existent précisément pour ça. Ils permettent d'aborder la complexité sans toucher à l'œuvre elle-même.
Expliquer un mot, c'est en restituer le sens. Le remplacer, c'est renoncer à le comprendre — et demander au public d'en faire autant.
Ce que ça dit d'une institution
Une institution qui modifie les titres d'œuvres pour éviter les questions difficiles ne protège pas son public. Elle lui retire la possibilité de comprendre. Elle traite les visiteurs comme des personnes incapables de recevoir une information contextualisée — comme s'il fallait filtrer le passé avant de le leur montrer.
C'est une posture condescendante. Et c'est une posture qui, appliquée au patrimoine, a des conséquences irréversibles.
Conclusion
Les titres des œuvres de Médard Bourgault doivent être maintenus dans leur forme originale. Non par indifférence au présent, mais parce que c'est la seule manière de transmettre fidèlement ce qui a été créé. Le rôle d'un lieu de mémoire n'est pas de rendre le passé confortable. C'est de le rendre compréhensible.
Ce sont deux choses très différentes.
Raphaël Maltais Bourgault