Analyses et enjeux actuels — Domaine
Cette page regroupe des réflexions et analyses en cours. Elle sera mise à jour progressivement.
Le Domaine Médard Bourgault dans un projet qui se transforme
Il y a une question simple, mais difficile à éviter.
Quand un projet change de direction, est-ce que tous ses éléments changent avec lui — ou est-ce que certains restent fixes pendant que le reste bouge autour d'eux ?
C'est exactement ce qui se passe avec le Domaine Médard-Bourgault.
Ce qu'était le projet au départ
Le plan d'implantation de la COFEC, préparé en 2023 avec la Société du réseau ÉCONOMUSÉE®, était un projet d'une cohérence remarquable.
Il reposait sur trois lieux physiquement distincts, mais pensés comme un seul site :
- le Musée des Anciens Canadiens
- le Domaine Médard-Bourgault
- l'Atelier Pierre Bourgault
Ces trois lieux devaient être reliés par un sentier, une signalisation commune, un parcours de visite conçu du début à la fin. Pas une simple juxtaposition d'attraits. Un seul lieu racontant une seule histoire.
Et cette histoire avait un nom précis, inscrit dans le document lui-même :
De l'atelier au musée
Ce concept intégrateur décrivait une trajectoire : la sculpture sur bois naît comme pratique informelle, se structure dans des ateliers-boutiques, et accède progressivement à la reconnaissance muséale. Une pratique qui commence dans les mains d'un homme, dans une maison au bord du fleuve, et qui finit par se retrouver dans les plus grands musées du Québec et du Canada.
Le Domaine Médard-Bourgault n'était pas un élément parmi d'autres dans ce projet. Il en était le point de départ.
Une cohérence qui reposait sur l'origine
Ce qui rendait ce projet fort, c'était précisément son ancrage.
Saint-Jean-Port-Joli n'est pas un lieu générique. C'est l'endroit où Médard Bourgault a cofondé la première école de sculpture sur bois au Québec. C'est là que ses frères André et Jean-Julien ont travaillé. C'est là que trois générations de sculpteurs ont appris leur métier.
Le plan d'implantation le dit clairement : les œuvres des Bourgault sont répertoriées sur les cinq continents. Près de trois générations de sculpteurs peuvent se targuer d'appartenir à la descendance de cette école.
Ce n'est pas un patrimoine local au sens étroit du terme. C'est un patrimoine qui a une portée nationale — et peut-être internationale — mais dont la source est précisément localisée.
Et cette source, c'est le Domaine.
Ce qui a commencé à changer
Le projet initial était explicitement centré sur la sculpture sur bois à Saint-Jean-Port-Joli. Pas sur la sculpture en général. Pas sur les métiers d'art en général. Sur cette pratique, dans ce lieu, avec cette filiation.
Mais les projets évoluent. Les institutions s'adaptent. Les bailleurs de fonds ont leurs exigences, les publics ont leurs attentes, les partenaires ont leurs logiques propres.
Et progressivement, on peut observer un glissement :
Musée des Anciens Canadiens → musée de la sculpture sur bois → musée de la sculpture
Ce n'est pas un changement anodin. C'est une transformation de la question que le lieu pose au visiteur.
Dans le premier cas, la question est : d'où vient cette tradition, et comment a-t-elle transformé un village en capitale de la sculpture ?
Dans le dernier cas, la question devient : qu'est-ce que la sculpture, et quelles en sont les formes ?
Ce sont deux questions légitimes. Mais elles ne racontent pas la même histoire. Et elles ne donnent pas la même place au Domaine.
La tension qui était là dès le début
Il serait trop simple de dire que le projet original était pur et que l'élargissement l'a corrompu.
La réalité est plus nuancée.
Le projet était aussi un projet touristique. Un projet de 6,1 millions de dollars, cherchant à attirer 5 000 visiteurs la première année, puis 10 000. Un projet qui voulait se positionner comme attrait de qualité internationale, rejoindre les clientèles interprovinciales et étrangères, contribuer à la désaisonnalisation de la région.
Ces objectifs sont entièrement légitimes. Mais ils portaient en eux une tension structurelle dès le départ :
entre une logique patrimoniale — préserver la filiation Bourgault, transmettre un savoir-faire précis, ancrer le lieu dans son histoire et une logique touristique — attirer le plus grand nombre, élargir l'offre, répondre aux attentes d'un marché changeant
Ces deux logiques coexistaient dans le projet initial. Elles ne sont pas contradictoires. Mais elles tirent dans des directions légèrement différentes. Et lorsque les contraintes augmentent — financières, institutionnelles, de fréquentation — c'est souvent la logique touristique qui prend le dessus sur la logique patrimoniale. Non par mauvaise volonté, mais parce que c'est elle qui produit des résultats mesurables à court terme.
Ce que ça change pour le Domaine
Le Domaine Médard-Bourgault, lui, ne change pas.
Il reste un site patrimonial cité par la Ville de Saint-Jean-Port-Joli en 2017. Il reste inscrit au Répertoire du patrimoine culturel du Québec. Il reste la maison où Médard a gravé l'histoire de ses ancêtres dans les murs et le mobilier. Il reste le lieu où l'on comprend pourquoi cette tradition existe et d'où elle vient.
Mais si les lieux qui l'entourent changent de vocation, sa position relative change aussi.
Dans le projet original, le Domaine était le point de départ d'un récit. Le visiteur commençait par comprendre l'origine — Médard, la famille, l'école — avant de voir comment cette origine s'était déployée en tradition, en région, en patrimoine vivant.
Si le musée voisin devient un musée de la sculpture au sens large, ce récit change de structure. Le Domaine devient un élément parmi d'autres — une maison historique intéressante, une œuvre d'art totale, une curiosité patrimoniale — plutôt que le point fondateur d'une filiation que le reste du site vient illustrer et prolonger.
Ce glissement est subtil. Mais il est réel.
La question qui reste
Le concept intégrateur du projet original — de l'atelier au musée — était juste précisément parce qu'il reposait sur une ligne directe. Une source identifiable, une transmission documentée, une présence encore vivante dans le territoire.
Cette ligne existe toujours. Elle n'a pas disparu.
Mais une ligne a besoin des deux bouts pour tenir.
Si l'un des bouts — le musée, la mise en valeur collective — s'éloigne de l'origine pour aller vers quelque chose de plus large, la ligne ne disparaît pas. Elle s'étire. Elle devient plus difficile à lire.
Et la question qui reste est celle-là :
Est-ce qu'on peut élargir un projet sans perdre le fil qui lui donnait son sens ? Et si ce fil se distend, est-ce qu'on peut le resserrer — ou est-ce qu'il faut en tisser un nouveau ?
Ce ne sont pas des questions rhétoriques. Ce sont des questions pratiques, qui concernent directement les décisions qui restent à prendre autour du Domaine et de l'ensemble du site.
La réponse dépend en grande partie de savoir si le Domaine est encore pensé comme une source — ou simplement comme un élément.
Il y a une dernière chose à dire, que rappelle le journal Le Placoteux dans sa couverture de l'acquisition du musée en 2023. Ce projet n'est pas né d'une vision planifiée de longue date. Il est né d'une menace : les propriétaires du Musée des Anciens Canadiens partaient à la retraite, la collection risquait d'être dispersée, certaines œuvres auraient pu quitter le Québec pour toujours. C'est cette urgence qui a tout déclenché.
Ce détail change quelque chose à la réflexion.
Un projet né pour sauver quelque chose a une boussole différente d'un projet né pour construire quelque chose. Et la question qui se pose alors est peut-être la plus difficile de toutes :
est-ce qu'un projet né pour sauver quelque chose peut, en s'élargissant, finir par perdre ce qu'il voulait sauver ?
Raphael Maltais Bourgault
Sources
- quebecvacances.com — Musée de sculpture sur bois des Anciens Canadiens
- museedesancienscanadiens.com — Musée de la sculpture sur bois
- leplacoteux.com — Un projet d'envergure nationale : La COFEC acquiert le Musée des Anciens Canadiens
Archives sonores et NFT — une nouvelle manière de préserver une mémoire vivante
Des archives sonores captées dans un lieu réel, sans mise en scène.
Une parole qui n’est pas reconstruite, mais déclenchée par ce qui est encore présent : les objets, l’espace, la mémoire.
Ce projet propose une idée simple :
utiliser les NFT pour certifier l’existence de ces enregistrements, sans les transformer en produit.
Chaque NFT devient une trace liée à un moment, un lieu et une personne.
Un accès à une archive. Un lien direct avec sa source.
Une manière de préserver et de reconnaître une mémoire vivante.