Médard Bourgault : un sculpteur qui a transformé l’art québécois au XXᵉ siècle

Dire que Médard Bourgault a transformé l’art québécois peut sembler excessif. Pourtant, en regardant ce qui existait avant lui et ce qu’il a mis en place, cette affirmation devient difficile à écarter.


Avant Bourgault : une sculpture sous influence européenne et religieuse

Au début du XXᵉ siècle, l’art québécois – et en particulier la sculpture – restait largement tributaire de modèles importés et de traditions anciennes. Plusieurs caractéristiques marquent cette période avant l’émergence de Médard Bourgault :

Une influence européenne dominante

Les artistes et artisans québécois s’inspirent fortement des styles venus d’Europe, faute d’une esthétique locale affirmée. Dans la sculpture, cela se traduit notamment par l’imitation de modèles français ou italiens pour les œuvres religieuses (1).

Les grandes églises se garnissent souvent de statues importées ou calquées sur des œuvres européennes reconnues, ce qui limite l’originalité locale.


Un art religieux très formel

La sculpture est essentiellement au service de l’Église catholique. Des sculpteurs comme Louis Jobin (1845-1928) réalisent d’innombrables statues de saints et d’ornements d’église, dans un style sacré académique.

À partir de la fin du XIXᵉ siècle, ces sculptures traditionnelles en bois tombent en désuétude au profit de statues en plâtre produites en série d’après des modèles étrangers (1). Ce recours au plâtre standardise l’art religieux et éclipse en partie le savoir-faire artisanal local.


Aucune école de sculpture locale

Avant les années 1930, il n’existe pas de véritable institution au Québec pour former des sculpteurs sur bois. Les rares artistes doivent apprendre sur le tas ou s’exiler dans des écoles influencées par l’Europe.

Il n’y a pas encore d’« école québécoise » distinctive. La première école de sculpture sur bois n’ouvrira qu’en 1940, fondée par Bourgault lui-même (2).


L’art populaire méconnu

Les œuvres d’artisans autodidactes – les « gossesux » – ne sont pas considérées comme de l’art.

L’art populaire est relégué au folklore, absent des musées et des formations académiques (3)(4). Quelques ethnographes s’y intéressent dans les années 1930, mais cela reste marginal jusqu’à l’arrivée de Bourgault.


L’apport de Médard Bourgault : un art enraciné, vivant et original

Médard Bourgault (1897-1967), marin puis menuisier, découvre sa vocation de sculpteur autodidacte et, dès 1927, se consacre entièrement à la sculpture (5).

Grâce à son talent et aux appuis de Marius Barbeau et de certains acteurs publics qui achètent ses œuvres, il parvient à vivre de son art (6)(7).

Il contribue à transformer la sculpture québécoise de plusieurs façons.


Renouveau de la sculpture religieuse

Bourgault crée des œuvres sacrées originales, sculptées directement dans le bois, rompant avec les statues de plâtre standardisées du XIXᵉ siècle (8).

Ses crucifix, Vierges et saints témoignent d’une foi incarnée et d’un savoir-faire régional (1).


Les contributions majeures de Médard Bourgault

1. Des scènes du quotidien élevées au rang d’art

Il puise dans la vie rurale québécoise : paysans, travailleurs, veillées familiales (10).

Œuvres : L’arracheur de souches (1931), Le joueur de dames (1932), Les moissonneurs (1940) (11)(12)(13).

Ce choix est novateur : ces scènes ordinaires étaient rarement considérées comme de l’art.

Le public s’y reconnaît rapidement (14)(15). Ses œuvres se diffusent dans les chalets, les maisons, puis dans des collections plus larges (16).

Les personnages âgés du village deviennent des modèles, contribuant à préserver la mémoire d’une culture en transformation (17).


2. La fondation d’une école de sculpture (1940)

Dès 1930-33, les trois frères Bourgault forment des apprentis dans un atelier agrandi (18)(19).

En 1940, avec l’appui du premier ministre Adélard Godbout, leur atelier devient la première École de sculpture de Saint-Jean-Port-Joli, subventionnée par l’État (2)(20).

Médard accueille une quinzaine d’élèves et enseigne sans livres, hors des méthodes académiques (21).

L’école ferme pendant la guerre mais rouvre ensuite et forme des générations jusqu’aux années 1960 (19).

Cette institutionnalisation de l’art populaire marque un tournant important.


3. Le renouveau de l’art religieux local

Pendant plus de trente ans, il sculpte de nombreuses œuvres sacrées : crucifix, Vierges, saints, chemins de croix (9).

Il crée notamment un ensemble important pour l’église Saint-Viateur d’Outremont ainsi que le chemin de croix et la chaire de l’église de Saint-Jean-Port-Joli (22)(23).

Ses œuvres se retrouvent aussi à l’extérieur du Québec (13).


4. La diffusion de l’art populaire québécois

Dès 1929, il installe un kiosque devant sa maison pour vendre aux touristes (25).

Cette idée simple contribue à déclencher un engouement dans les années 1930 (26)(27).

Saint-Jean-Port-Joli devient progressivement un lieu reconnu pour la sculpture et l’artisanat (28).

Son initiative permet à de nombreux artisans de vivre de leur art (32).


5. Une reconnaissance au-delà du milieu local

Plus de 4 000 pièces sont produites et diffusées (3).

Expositions à Québec, Montréal, Toronto dès les années 1930 (33). Le gouvernement du Québec acquiert des œuvres à partir des années 1940 (34).

Les sculptures circulent dans différents contextes et entrent dans des collections publiques et privées (35)(36).


Un héritage durable : patrimoine vivant et continuité

Patrimonialisation de l’art populaire

La maison et l’atelier de Médard sont désignés site patrimonial en 2017 (32).

En 2023, Médard, André et Jean-Julien deviennent personnages historiques officiels (1)(33).


Une transmission vivante

Médard a 16 enfants, dont plusieurs deviennent sculpteurs (36). Les élèves des années 1940 fondent leurs ateliers.

Une véritable tradition se met en place. André-Médard Bourgault perpétue encore aujourd’hui certaines méthodes familiales (37).


Saint-Jean-Port-Joli : un lieu associé à la sculpture

Le village connaît une forte concentration de sculpteurs (38)(39).

Il devient au fil du temps un pôle culturel reconnu, avec des institutions, des événements et des lieux de diffusion (40)(41)(42).


Conclusion

Médard Bourgault n’a pas créé la sculpture au Québec. Mais il a contribué à en modifier l’équilibre.

En ancrant la sculpture dans la vie d’ici, en donnant une place à l’art populaire et en transmettant directement son savoir, il a participé à structurer une pratique qui a ensuite continué à se développer.

Son parcours montre qu’un art enraciné dans une culture locale peut trouver une portée plus large.

Raphael Maltais Bourgault

Sources

Site patrimonial du Domaine-Médard-Bourgault – Répertoire du patrimoine culturel du Québec https://www.patrimoine-culturel.gouv.qc.ca/rpcq/detail.do?methode=consulter&id=211488&type=bien

BOURGAULT, Médard (1897-1967) | Dictionnaire historique de la sculpture québécoise au XXᵉ siècle https://dictionnaire.espaceartactuel.com/fr/artistes/bourgault-medard-1897-1967/

Sculpture d'art populaire – Répertoire du patrimoine culturel du Québec https://www.patrimoine-culturel.gouv.qc.ca/rpcq/detail.do?methode=consulter&id=81&type=imma

Bourgault, Médard – Répertoire du patrimoine culturel du Québec https://www.patrimoine-culturel.gouv.qc.ca/rpcq/detail.do?methode=consulter&id=9563&type=pge

Médard Bourgault | Domaine Médard Bourgault https://medardbourgault.org/medard-bourgault/

Les trois Bérets et la sculpture sur bois – Saint-Jean-Port-Joli https://saintjeanportjoli.com/les-trois-berets-et-la-sculpture-sur-bois/

Médard Bourgault, pionnier de la sculpture sur bois – Journal Le Placoteux https://leplacoteux.com/medard-bourgault-pionnier-de-la-sculpture-sur-bois/

The Bourgault family of Saint-Jean-Port-Joli | shadflyguy https://shadflyguy.com/2019/03/01/the-bourgault-family-of-saint-jean-port-joli/

La sculpture à Saint-Jean-Port-Joli en 14 superbes photos | JDQ https://www.journaldequebec.com/2023/05/07/la-sculpture-a-saint-jean-port-joli-en-14-superbes-photos

L'Attisée | Centenaire de la sculpture sur bois à Saint-Jean-Port-Joli https://www.lattisee.com/actualites/view/6338/centenaire-de-la-sculpture-sur-bois-a-saint-jean-port-joli

André-Médard Bourgault – Wood carving – Le Vivoir https://levivoir.com/en/andre-medard-bourgault?srsltid=AfmBOopLInu4hiiO8GV0YbDHLSJciw6CpSEVrewTzLZ79KTqG9niwlI6